jeudi 14 janvier 2016

La Gibelotte et autres essais (13 janvier 2016)


Robert Barberis-Gervais

La Gibelotte et autres essais  1

Table des matières
  • prologue de Marcelle Viger 

  • tout en douceur
  • introduction: l'auteur se présente  
  •  
  • au lecteur comme dans Perdants magnifiques de Leonard Cohen
  • ce qui s'est passé au collège Germaine Guèvremont  
  • intermède: mise en contexte juridique; acteurs et actrices  
  • Confidences d'une femme trahie
  • Intermède: en vacances aux Eboulements
  • C'est la faute à Montaigne
  • Gibelotte
  • remarques sur le vocabulaire, les personnages et les circonstances
  • Epilogue
  • Conclusion: de l'insoumission, condition de la liberté
  • Lettres fictives de réactions à la Gibelotte et répliques du Littéraire
  • critique parue dans le journal local
  • Appendice
  • Chronologie et 21 documents
  • aires de repos
  • les vrais acteurs et actrices: noms propres
  • résumé long
  • résumé court
  • table des matières
  • l'auteur
  •  
  •  



prologue de Marcelle Viger
Ce prologue est une façon comme une autre de présenter un résumé de l'histoire vécue par le Littéraire et ses amis du syndicat des enseignants d'un collège de la Montérégie. Est-ce que l'auteure de ce prologue est fictive? C'est une question qu'on peut poser sans coquetterie théorique. J'ai fêté le 3 juillet 2015 mon 50è anniversaire de mariage. Je n'ai aucune raison de douter de l'existence réelle de ma conjointe. Sauf que je l'ai imaginée en train d'écrire ce prologue qu'elle n'a pas écrit elle-même. La conjointe qui signe ce texte est donc fictive. Peut-être serez-vous intéressé à savoir que je ne suis pas nominaliste. Je compte sur le lecteur ou  la lectrice (je ne vous oublie jamais mesdames…) pour établir le rapport entre les mots et le réel.

Mon cher Littéraire,
Tu m'as demandé d'écrire un mot d'introduction à ton sixième livre. Après "De la clique des Simard à Paul Desrochers… en passant par le joual" (1973), "Ils sont fous ces libéraux" (1974), "La fin du mépris" (1978), "Les Illusions du pouvoir" (1981, (avec Pierre Drouilly dont je salue la mémoire), "La rencontre" (1988) qui est une partie de ta thèse de doctorat en création littéraire, voici "La gibelotte et autres essais".  Ce n'est pas une mauvaise idée car j’ai écouté jour après jour pendant sept ans, de 1997 à 2003, le récit de tes démêlés avec la  direction féminine de ton collège. Ces désaccords se sont corsés quand ces femmes cadres ont décidé d’intenter deux poursuites en diffamation de 80,000$ et 170,000$ contre ton syndicat et toi-même. Etait-ce une manière spécifiquement féminine de gouverner?  En tout cas, le mythe de l'empathie féminine en a pris un dur coup. Il faut croire que vous les dérangiez, qu'il fallait vous neutraliser et même de vous faire taire. J'ai trouvé ces femmes bien belliqueuses et bien maladroites.  Elles ne se rendaient pas compte de l'endroit où elles mettaient les pieds. Car vous avez été de rudes adversaires. C'était de piètres stratèges, trop émotives et pas du tout perspicaces. En tout cas, elles ont réussi à vous motiver. Et moi, j'attendais impatiemment ton retour du collège pour écouter tes récits saupoudrés de citation de Montaigne que tu connais bien.
Quand une poursuite n'a pas de fondements solides, on dit qu'elle sert à intimider et à faire taire un adversaire. On appelle ça une poursuite-baillon. Ces femmes de pouvoir pouvaient-elles gagner contre des coriaces et des pugnaces dont l'engagement syndical (et politique)  s’exprimait avec humour, culture, indépendance d’esprit et un panache digne de Cyrano de Bergerac. Toi et ton ami de St-Ours, vous aviez bien du plaisir quand vous vous rencontriez dans le local syndical pour choisir une citation dans les "Essais" de Montaigne. 
Certes, comme dirait René  Lecavalier à la soirée du hockey, il y a eu du stress et des tensions. Surtout à cause de certains enseignants qui manoeuvraient contre vous dans les assemblées syndicales et dans le département de français ou d'anglais. C’était une petite minorité.  Elle vous compliqua quand même la vie. Heureusement, l'écrasante majorité de vos confrères bien informée les neutralisa: ils durent piteusement battre en retraite. Ce sont les seuls passages amers du livre. Mais il ne faudrait pas dramatiser car, somme toute, vous vous êtes bien amusés. Et j’en ai été le témoin. « Je ne fais rien sans gaieté » a écrit Montaigne. Ce pourrait être votre devise. Avec cette autre règle de conduite exprimée par «to outfox», être plus malin que les adversaires avec le renard comme emblème.  
Certains collègues  partisans du double-emploi qui tenaient à augmenter leurs revenus en donnant des cours à l'éducation des adultes ont accusé le syndicat des enseignants d’aimer la chicane. Ils ont compris plus tard, avec les explications de ton ami Pierre Girouard, les enjeux de vos luttes et la nécessité de tenir tête. Comme l’a fait remarquer ton amie Andrée Ferretti à propos de controverses sur la  "Tribune libre" de Vigile, tu aimes la joute. C'est bien différent que d'aimer la chicane. Cela vient de ton amour du sport. Dans le sport, il y a une compétition, un gagnant et un perdant. Les perdants se consolent en disant que l'important, c'est de participer. Pour vous, ce fut une joute presque sportive que vous avez jouée avec le plaisir unique que donne un coup parfait au golf ou un roulé de quarante pieds pour un oiseau.
Lors de la lutte contre la privatisation de la cafétéria, à un moment donné, le Directeur de l’équipement a dit : « Arrêtez, elles n’en peuvent plus. » J’ai beaucoup aimé les citations qui accompagnent le récit. Je me souviens de cette citation de Montaigne dans un numéro du bulletin d’information syndicale appelé « l’Huissier » que j’ai devant moi:
« Nous devons la sujétion et l’obéissance à tous rois, car elle regarde leur office : mais l’estimation, non plus que l’affection, nous ne la devons qu’à leur vertu. Donnons à l’ordre politique de les souffrir patiemment indignes, de celer leurs vices, d’aider de notre recommandation leurs actions indifférentes pendant que leur autorité a besoin de notre appui ».
Pour vous, la directrice générale et l'avocate directrice des ressources humaines étaient indignes, vicieuses  et ne méritaient ni estime ni affection. Comme on dit au hockey: vous étiez agressifs. Vous y alliez fort avec de telles citations: vous étiez en guerre. Tu méritais bine le surnom de Littéraire. 
Suite à une plainte d’une étudiante adulte, quand la directrice, au début de son règne, t’a accusé d’être vulgaire, tu lui as demandé si la citation suivante de Montaigne était vulgaire : « Plus le singe monte haut dans l’arbre, plus il montre son cul. » Quand la chic bourgeoise de Ste-Anne-de-Sorel a répondu: « Non, ce n’est pas vulgaire », tu l’as accusée d’être snob et tu as ajouté : « Plus le singe monte haut dans l’arbre, plus il montre son cul. Et, directrice générale, ce n’est pas très haut dans l’arbre. » C’était une déclaration de guerre. Et bien, vous en avez eu pour votre argent : vos affrontements ont coûté 25,000$ au syndicat et 50,000$ au collège. Pour un petit collège d'environ mille élèves, c'est une grosse somme.
Et cette autre citation de «la Princesse de Clèves» où Madame de Lafayette ironise sur Catherine de Médicis qui est l’épouse d’Henri II qui a eu pendant vingt ans une maîtresse très voyante, Diane de Poitiers, duchesse du Valentinois, qui faisait la loi. « L’humeur ambitieuse de la Reine lui faisait trouver une grande douceur à régner. » Belle ironie envers quelqu’un que vous avez combattu pendant sept ans et que vous avez empêché de régner. La Directrice, vous l’appeliez « Sa Majesté la Reine » et vous aviez nommé son bureau : « le Carré Royal » du nom d'un parc au centre de de Sorel.  Pour désigner ses abus de pouvoir, le nom « d’Ubu Reine » est sorti de votre sac à malices. Il y avait de quoi rire dans les corridors et sa majesté, avec raison, ne décolérait pas. Elle vous voyait dans ses cauchemars. Elle n'était pas de taille: l'argent ne donne pas nécessairement du talent ou de l'intelligence. Il lui fallait l'aide d'un avocat retors  et des tribunaux dont on sait jamais à quoi s'attendre et qui sont d'une lenteur énervante. Ce faisant, elle ne respectait pas les règles du jeu syndical-patronal. Elle trichait par manque de fair-play.
J’ai particulièrement apprécié le chapitre intitulé:  « Les confidences d’une femme trahie » où toute l’histoire est racontée en respectant la chronologie et du point de vue de la directrice. On lit ça et on se dit que, peut-être, elle a eu raison de vous tenir tête. C’est le chapitre le mieux réussi qui se lit comme un roman. Je peux me vanter de te l'avoir inspiré car je préfère les romans à l'essai. D'ailleurs, tu aurais dû écrire tout ton livre comme ce chapitre. La directrice selon elle a été trahie par le Conseil d'administration du Collège qui, de guerre lasse, a cessé de l'appuyer.
Après ces poursuites injustifiées qui ne réussissaient pas à vous faire taire, vint le moment où la Directrice générale dépassa les bornes de la décence.  Un matin, tu t'es levé pour te rendre au collège. Tu as donné tes cours de littérature le matin et tu as mangé les sandwichs au saumon que je t'avais préparés. Puis, au début de ton cours de l'après-midi, deux femmes cadres sont entrées dans ta classe, ont interrompu sans avertissement ton cours devant tes élèves qui n'en croyaient pas leurs yeux et t'ont demandé de te rendre dans le bureau du Directeur des études.  Tu as immédiatement demandé au président du syndicat de t'accompagner. Le Directeur des études t'a expliqué que cette intervention était rendue nécessaire à cause d'une plainte.  On sait que la technique de la plainte est utilisée par une administration pour déstabiliser un employé.  La nouvelle de cette invasion dans ta classe de français se répandit dans le collège comme une traînée de poudre. 
Après le cours, à la cafétéria, tu as demandé à un élève ce qui s'était passé.  Les femmes cadres ont fait remplir à chaque élève un questionnaire. Voici le genre de questions qui étaient posées.  «Est-ce que votre professeur suit son plan de cours?» «Quand il s'adresse à vous, est-ce qu'il le fait avec respect?» «Est-ce qu'il critique la direction du collège?» «Qui vise-t-il exactement et que dit-il au juste?» «Est-ce qu'il donne des cours magistraux?» «Répond-il à vos questions?» C'était un questionnaire d'évaluation ni plus ni moins. 
Tu as appris que le même questionnaire serait passé dans tes deux autres classes le lendemain. Tu as passé une nuit blanche. Tu étais vraiment inquiet.  Le lendemain, tôt le matin, quand tu es arrivé au collège, une secrétaire t'intercepta et te demanda de te rendre immédiatement au bureau du Directeur des études. Celui-ci t'informa que le questionnaire ne serait pas passé dans tes deux autres classes. Pourquoi n'ont-ils pas suivi le plan initial?  Parce que les réponses colligées dans ta première classe permettaient de conclure que la plainte n'était pas fondée, que tes élèves t'appréciaient, que tu réussissais à leur faire aimer la littérature et que, somme toute, tu étais un bon professeur.   
Tu as demandé au Directeur des études de mettre cette évaluation élogieuse par écrit ce qu'il fit un peu plus tard.  Tu as appris par la suite que tes élèves s'étaient montrés agressifs avec les femmes cadres: «Mettez-lui donc des menottes la prochaine fois quant à y être.» «On vous avertit que si notre professeur n'est pas de retour en classe dès lundi, ça va barder.» Merveilleux élèves qui étaient solidaires de leur professeur et qui n'avaient pas fait volontairement de réponses compromettantes au questionnaire tendancieux qui leur fut soumis. Car ils auraient pu te nuire sans le vouloir. Mais tu leur avais quand même parlé de l'hostilité de la Direction du collège. Ils étaient donc au courant et ils comprirent le but du questionnaire. 
C'était vicieux comme démarche, une démarche que n'approuvait pas, au fond, le Directeur des études, qui recula juste à temps car les conséquentes auraient pu être fâcheuses pour là Direction.
Ce fut le commencement de la fin pour la directrice responsable de cette manoeuvre inacceptable envers un enseignant qui avait trente ans d'expérience. C'est à ce moment que le directeur des études qui avait été jusque-là soumis à toutes les demandes de la directrice eut un sursaut de conscience et la laissa tomber. Il se chercha un emploi ailleurs. Et il en trouva un dans l'Outaouais. Elle avait été trop loin dans le harcèlement et l'abus de pouvoir dans le dessein d'écraser son adversaire.  Cela se retourna contre elle.
Après cet étonnant faux-pas, tu racontes la lente chute de la directrice. Après une entente hors Cour, le Conseil d'administration du Collège cessa d'appuyer la directrice générale qui voulait exercer des représailles suite à un texte-bilan du conflit rendu public par le syndicat des enseignants. Il est vrai que la description des méthodes utilisées par ces femmes de pouvoir était dévastatrice pour elles. Cela se passait dans le royaume du "Survenant" et de Germaine Guèvremont qui fait actuellement au Biophare de Sorel l'objet d'une exposition encore plus belle que celle qu'on peut voir sur Michel Tremblay à la Bibliothèque et archives nationales du Québec rue Berri à Montréal. On peut y admirer une oeuvre d'art magnifique:  les six panneaux en acrylique sur bois gravé de Julie Lambert intitulés «Le Survenant, espoir et menace».  
Puissiez-vous, lectrice, lecteur, partager le contentement qui accompagne la victoire des valeureux enseignants qui ont fait mordre la poussière à des femmes machiavéliques, adversaires invétérées de l'auteur de "La clique des Simard à Paul Desrochers", qui appliquaient le principe immoral de «la fin justifie les moyens» et qui faisaient partie de la clique libérale de Ste-Anne-de-Sorel. Elles ont contredit sans aucun doute possible le discours féministe  sur l'exercice du pouvoir par les femmes qui seraient meilleures que les hommes. 
Vous leur avez donné une leçon d'humilité et d'humanité. Vous avez refusé de vous laisser asservir et de vous soumettre.  Votre expérience est une belle illustration de ce que disait le stratège et homme d'Etat athénien Périclès: «Il n’est point de bonheur sans liberté, ni de liberté sans courage». Et j'ajouterais qu'il n'est point de bonheur sans littérature et sans Montaigne.  Si  j'avais lu "Soumission" de Michel Houellebecq avant d'écrire ce prologue, je ne l'aurais sans doute pas terminé de façon aussi solennelle.  
Vieux-Longueuil, 7 octobre 2015 

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